Lundi 15 septembre 2008
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Sous Charles-X et Louis-Philippe
"Le raffinement de l'or à l'image de Paris" (*)
(Mémoires d'un envoyé du vice-roi d'Égypte en France)
- Brève approche historique
Quelques années après la fin de l'expédition de Bonaparte en Egypte (1798-1801), le vice-roi Mehemet Ali fortement impressionné par le niveau des
connaissances scientifiques et techniques des français, entreprit résolument de faire entrer son pays alors en déclin dans l'ère moderne et restaurer sa splendeur passée.
(1)
Mehemet Ali
Il était un fervent admirateur de Bonaparte et Il avait sans doute été également impressionné par les études que les quelque 150 savants et ingénieurs venus dans le
sillage du général avaient réalisées en Egypte. (2)
Le vice-roi commença par se doter d'une armée moderne de type européen avec l'aide du colonel français Joseph Sève, converti à l'Islam et demeuré en Egypte
sous le nom de Soliman Pacha, pour devenir en 1830 généralissime de l'armée égyptienne. (3)
Mais le maître de l'Egypte voyait bien plus loin encore. Il voulut doter son pays d'infrastructures et institutions modernes dans les domaines de l'industrie,
l'agriculture, la santé, l'administration, les sciences et les arts.
- Mise en oeuvre
Pour mener à bien son projet, il décida en 1826 , malgré les réticences de certains, d'envoyer à Paris un groupe de quarante jeunes gens de la bonne société pour y
apprendre les sciences, les arts et les techniques auprès des meilleurs spécialistes.
Ces jeunes gens âgés de 20 à 24 ans devaient être accompagnés d'un imam, qui serait leur guide spirituel mais aussi leur chaperon chargé de veiller à ce qu'ils ne
se laissent pas tenter par les "turpitudes" qui, selon les musulmans hostiles à l'entreprise, auraient été monnaie courante chez les "infidèles".
Cet imam s'appelait Rifaat at-Tahtaoui, un homme versé dans la religion bien sûr, mais aussi instruit des sciences profanes héritées des Grecs.
Lorsque le cheikh arriva en France en 1826, Napoléon était mort depuis cinq ans et la France vivait sous le régime monarchique de Charles-X auquel
Louis-philippe succéda en 1830. Tahtaoui connut donc ces deux règnes puisqu'il vécut à Paris jusqu'en 1831.
Charles-X
Louis-Philippe
IL porte sur les Français et le parisiens en particulier un regard attentif , précis, objectif sans complaisance, souvent bienveillant parfois implicitement
critique mais sans sévérité. Il se contente de noter, s'inscrivant ainsi dans la lignée des grands voyageurs arabes des siècles anciens , anthropologues avant la lettre.
- Premières impressions
Pour lui, Paris est préférable à Londres pour son climat et le caractère de ses habitants qui manifestent, dit-il, "bienveillance, attention et affabilité
envers le visiteur l'étranger". A propos de la différence de religion, Tahtaoui note que les Français portent estime à l'Islam, qui "ordonne le bien et pourchasse le mal"(**). En fait,
précise-t-il, "les Français n'ont de chrétien que le nom. Ils ne pratiquent pas leur religion, pour laquelle ils n'ont aucun attachement et ils estiment que la raison seule guide le
jugement et conduit à la vérité".
Pour les Français, dit-il encore, seul le fait naturel compte, "aussi n'apportent-ils aucune foi aux récits surnaturels des Ecritures" . "En somme, ajoute-t-il, au
pays des Français la pratique de toutes les religions est permise et le musulman peut s'il le veut construire sa mosquée comme le juif sa synagogue". "C'est sans doute cela, précise-t-il, qui a
conduit notre Bienfaiteur à choisir Paris pour y envoyer quarante de ses sujets afin qu'ils y apprennent les sciences". Et d'ajouter "on vient à Paris de tous les pays chrétiens et même
d'Amérique et d'autres pays lointains" à la recherche de la Science. D'autres vont en Angleterre mais bien moins nombreux", dit-il.
(Cet article est le premier d'une série à suivre sur ce blog)
(1) Contemporain de Mehemet Ali, l'émir algérien Abd-el-kader admirait lui aussi le haut niveau de connaissance scientifique des européens et en particulier des Français. Voir "Lettre aux
Français" éd. Phébus Libretto 2007.
(2) Les résultats des travaux réalisés en Egypte par ces savants ont été rassemblés à l'initiative du général Kleber par une commission spéciale puis édités sous la direction du géographe
Edme Jomard (membre de l'expédition) en 1807 sous le titre "La Description de l'Egypte". La diffusion s'échelonna jusqu'en 1824. Cet ouvrage monumental (20 volumes de planches et
textes) sont publiés en édition numérisée dans la collection "Les grandes expéditions scientifiques du 19e siècle" sous la direction de Jean-Yves Empereur.
(3) Le nom de Soliman Pacha fut donné à une place chic du centre du Caire ornée de sa statue mais à l'époque du président Anouar El-Sadate elle a été rebaptisée Talaat Harb, du nom de
l'économiste nationaliste fondateur de la banque Misr. Beaucoup de cairotes d'un certain âge continuent d'appeler la place du nom du colonel de l'armée de Bonaparte devenu généralissime de
l'armée d'Egypte.
*
تخليص الابريز الى تلخيص باريز
الامر بالمعروف والنهي عن المنكر
Extraits traduits de l'Arabe par Yaqzan
Par Yaqzan
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Lundi 1 septembre 2008
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Ou des méfaits de la bonne humeur
Amr Fahmi (Al-Akhbar) "De la drogue ça?
Comment j'aurais pu le deviner?".
Le "mazag" (المزاج), la bonne humeur, est l'une des appellations argotiques du haschich en Egypte, où la consommation de cette drogue est depuis longtemps très
largement répandue pour ne pas dire entrée dans les moeurs.
L'apparition de "l'herbe" (hashisha en Arabe) est signalée en Egypte par les voyageurs et historiens arabes dès la deuxième moitié du XIII-ème siècle de notre ère.
Elle est venue de l'Inde en progressant vers l'ouest par la Perse, puis l'Irak et la Syrie, à la faveur de l'extension de l'empire musulman L'HERBE AUX DERVICHES . Elle s'est d'autant plus facilement répandue
que rien dans le Coran n'en interdit la consommation et pour cause, puisqu'elle n'existait pas en Arabie à l'époque du Prophète.
Dans sa monumentale et fort précise étude des moeurs et coutumes égyptiennes écrite entre 1833 et 1835, l'anglais William Edward Lane* notait les modes de
préparation et de consommation du haschich parmi les gens du peuple et notait en particulier "le grotesque de l'attitude et des conversations" des personnes qui se pressaient devant les cafés et
échoppes où il était vendu. Il remarquait en particulier chez eux l'effet de la drogue se traduisant par des accès de "gaieté exubérante".
A l'époque la vente et la consommation du haschich n'étaient pas réprimées. C'est à partir de 1952 seulement, après la révolution nassérienne, que la
répression a commencé à s'exercer. Elle n'a pourtant pas empêché l'extension du trafic et de la consommation du haschich qui se poursuit jusqu'à nos jours concernant environ six millions de
personnes et qui se traduit chaque année par quelque dix mille procès judiciaires prévoyant des peines pouvant aller jusqu'à la prison à vie pour les trafiquants. C'est pour le
trafic un marché d'environ 400 millions d'euros par an.
Cet usage multi-centenaire du haschich lié à son repli dans la clandestinité a contribué à créer parmi ses adeptes, issus de toutes les classes et catégories
sociales ou religieuses de la société, une sous-culture qui se caractérise notamment par ses normes, son code de conduite et son langage propres.
Les fumeurs de haschich ne se révèlent qu'à des personnes de confiance elles-mêmes consommatrices. Pour fumer, ils se rassemblent par groupes de trois à six ,
soit au domicile de l'un ou l'autre, s'il réside seul, soit dans un local "ghorza" (point de fixation), qui est mis à leur disposition par son propriétaire. Dans ce cas, un guetteur (nadourgui)
est indispensable pour donner l'alerte en cas de descente de police (kabsa).
Les fumeurs utilisent un narguilé, également nommé "shisha", qu'en argot ils appellent "goza" (noix de coco) par référence à un modèle rustique qui
n'est plus guère utilisé qu'à la campagne. et dont le réservoir d'eau est constitué d'une cucurbitacée évidée ou d'une boite de conserve. Ils se tiennent généralement assis en tailleur ou sur une
siège bas et échangent des propos qui, sous l'effet progressif de l'herbe, de plaisants deviennent hilarants ou carrément incohérents lorsque les fumeurs "ont leur compte" (mastoul) . La règle
est d'être toujours aimable et a fortiori de s'abstenir de toute querelle ou parole blessante.
Amr Fahmi (El-Akhbar)
"Tu sais pas pourquoi j'te réponds pas quand tu m'appelles? C'est parce que j'ai changé mon nom hier"
Amr Fahmi (El-Ahbar)
"Bouches cette bouteille! quelqu'un pourrait tomber dedans"
Le haschich lui-même, outre "mazag" (bonne humeur) est appelé généralement "sanf" (espèce) ou diversement selon sa qualité. Par ordre décroissant: "zebda"
(beurre), "'aagwa" (pâte de dattes pressées), "naml" (fourmi), "shaabi" (populaire) , "manzoul" (mélangé), "ardi" (rez-de-chaussée). La première coupelle posée sur le narguileh est
appelée "iftitahyia" (inauguration) ou "salam malaki" (hymne national). Le haschich est aussi consommé en comprimés (habb) ou tablettes (borshama) .
Les proportions prises par le problème de la drogue sont devenues très préoccupantes pour le gouvernement égyptien, constatant que 12% des collégiens et étudiants
sont consommateurs non seulement de haschich en tablettes ou huile, mais aussi de cocaïne. Des campagnes de prévention et de réducation) ont été récemment lancées tant par les
autorités civiles que religieuses face à ce phénomène qui provoque des drames familiaux et engendre la corruption, qui gangrène la société.
Egypte: Le pain de la colère
Mustafa Hussein/Ahmad Ragab (El-Akhbar)
Kambora à Zizo son valet et confident "remplis des verres à notre ami Rodrigo le colombien et rinces-lui bien le cerveau, qu'il nous mette au parfum pour arranger notre bizness en
Egypte"
Kambora
Le personnage de Kambora a été créé par Ahmad Ragab (bulles) et Mustafa Hussein
(dessins) dans l'hebdomadaire "Akhbar-el-Yom" pour dénoncer la corruption régnante et notamment le scandale dit des "narco-députés" . Il est l'archétype de ces escrocs, arrivistes,
spéculateurs, hommes de tous les trafics, qui s'étaient engouffrés dans l'espace que la politique d'ouverture économique (infitah) du président Anouar
el-Sadate leur avait largement ouvert.
Mustafa Hussein/Ahmad Ragab (Akhbar el-Yom)
Kambora à l'Assemblée: "Bien le bonjour à
l'immunité parlementaire!" (سلّمني عالحصانة)
* Manners and costoms of the modern egyptians. East-West Editions, The Hague and London 1981,
1989
Par Yaqzan
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Jeudi 28 août 2008
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03:50
Nouvel état des lieux
Des dix plaies que Yahvé infligea à l'Egypte de Pharaon à l'époque de Moïse seule l'invasion périodique de nuages de sauterelles a subsisté jusqu'à nos jours. Les
autres ont disparu. Plus d'invasions de grenouilles ni de taons et si la poussière reste omniprésente, elle ne se transforme plus en moustiques et le sang ne se substitue plus à l'eau du
Nil...
Mais si ces plaies ont disparu d'autres sont venues les remplacer. La plus grave c'est la drogue, dit-on. C'est vraisemblable mais nous en parlerons plus tard, dans un prochain article.
Non ce n'est pas la drogue, rétorquent certains, mais la bilharziose, cette grave maladie parasitaire endémique
véhiculée par un petit gastéropode pullulant dans les canaux d'irrigation. Mais non! Vous n'y êtes pas. C'est la surpopulation. Pensez-donc! Près de 80 millions d'habitants sur une surface utile
qui n'est pas plus étendue que la Bretagne, soit 1.500 personnes au km2. Il est vrai que la croissance démographique est un casse-tête pour le président Moubarak, qui dit pressentir une
catastrophe. voir Espace vital
Mustafa Hussein (El-Akhbar) Sans commentaire
Mais non! clament les pieux oulémas. "Les enfants sont un don du Seigneur, le sang neuf de la Nation". Certains d'entre eux surenchérissent, affirmant sans ambages que le
contrôle des naissances encouragé par le pouvoir n'est qu'un "complot impérialiste athée".
"D'accord! mais n'avez-vous pas remarqué que les plants de maïs poussent avec plus de vigueur et de santé quand on les espace? Espaçons donc les naissances et nous aurons de sains et vigoureux
enfants dont chacun fera le travail de deux", répond la voix de la sagesse" par le canal de l'information officielle.
Trêve de discussions! La plaie la plus grave c'est le "babor" affirment d'autres, catégoriques. A les en croire, des milliers de personnes meurent chaque année brûlées par les flammes de ce
réchaud à pétrole, roi du mobilier rustique des campagnes.
Cette "bombe domestique" serait-elle donc plus meurtrière que les balles perdues des kalatchnikov des paysans de haute-Egypte, mobilisés dans des vendettas sans fin, coutume qui a en croire
certains mériterait de figurer en tête du classement de ces fameuses plaies. "En haute-Egypte il pleut du plomb", écrivait naguère un journaliste.
Le "babor"? Vous plaisantez, la plus grave, affirme le journaliste sensible aux problèmes sociaux, c'est le "tabor", ces queues interminables qui se forment devant les magasins communautaires de
distribution de produits alimentaires subventionnés (gamaeyya).
D'abord serein, puis frémissant, puis agité de mouvements divers, puis vociférant, le rassemblement se fait menaçant lorsqu'une voix, indécente devant tant d'attente déçue, crie "Khalas"! "l n'y
a plus d'huile plus de sucre, plus de pain, plus de farine. On verra demain incha'allah".
Mustafa Hussein (Al-Akhbar) "ça monsieur, c'est une queue surprise.
Arrivé au bout vous trouvez soit un cinéma soit une gamaeya
soit le bureau des passeports"
"Billevesées que tout cela", dit l'agronome averti. la plus grave des plaies qui frappent notre pays c'est la jacinthe aquatique, cette plante verte robuste qui, telle un monstre, envahit
inexorablement les canaux d'irrigation. A peine arrachée à grand renfort de pelleteuses mécaniques dressées sur les rives des canaux telles de grandes sauterelles, elle repousse de plus belle.
"Di ma'ssa", c'est une plaie, murmure le paysan, hochant la tête, désespéré.
La plus grave ou non, cette plaie serait due selon le tradition, à un funeste caprice du vice-roi d'Egypte Mehemet Ali, qui, dans la première moitié du 19ème siècle, aurait fait importer
d'Amérique du Sud cette plante traîtresse à la jolie fleur lilas pour décorer ses jardins.
Si nous comptons bien nos plaies nous en sommes à sept. Il nous en manque trois pour faire dix. Nous ajouterons donc les pénuries alimentaires diverses et chroniques, qui engendrent le
couple spéculation-corruption et cela fera deux . voir Egypte: Le pain de la
colère
Mustafa Hussein (El-Akhbar) "Des pots de vin ça?
Pas du tout. c'est des encouragements du public"
"last but not least", nous clôturerons la liste avec l'intégrisme islamique conquérant qui étouffe l'intellect du peuple et suscite l'intolérance , dressant une partie de la
population musulmane contre ses concitoyens coptes au détriment de la paix civile.
Après cette triste énumération un peu d'air frais: L'humour du peuple égyptien, qui s'exprime par l'auto-dérision à travers le prisme de ses traditionnelles blagues (nokta) et dessins de presse
humoristiques, est sans doute un exutoire mais c'est avant tout le miroir de cette société égyptienne si attachante et une source d'information essentielle pour la comprendre.
Par Yaqzan
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Vendredi 25 avril 2008
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21:18
Revenue d'un premier voyage en Egypte, une amie me dit un jour: Arrivés de nuit au Caire, nous sommes allés directement à l'hôtel. Sortis dans la rue le matin suivant nous avons cru qu'il y
avait une manifestation. C'était noir de monde. Bruyant, cacophonique. Quelques secondes plus tard nous avons compris. C'était habituel.
Le spectacle quotidien du combat héroïque que livrent les cairotes pour la conquête de leur espace vital illustre mieux que tous les chiffres de la croissance démographique monstrueuse de la
capitale de l'Egypte, qui présente des densités de population de 20.000 à 150.000 individus au km.2 selon les quartiers, croissance provoquée en grande partie par l'exode rural.
Obéissant semble-t-il aux lois de l'hydraulique, l'humanité cairote envahit inexorablement les rares surfaces encore libres. Elle s'infiltre dans les espaces interstitiels, jusque dans les
cimetières, y compris la célèbre "Cité des morts", où elle squatte de splendides mausolées (un luxe). Elle s'introduit dans les sous-sols et, la pression aidant, monte sur les toits en terrasse des
immeubles pour les coloniser et y reconstituer un habitat rural perdu.
Souvent défoncés, généralement encombrés par les étalages de vendeurs ambulants et des matériels divers, y compris des séchoirs sur lesquels les commerçants étendent leur linge, les trottoirs
depuis belle lurette ne suffisent plus à canaliser le flot chaotique des passants, retenu ici et là par les attroupements qui se forment inéluctablement devant les magasins de chaussures. Le
cairote, sait-on pourquoi? est fasciné par les chaussures bien qu'il soit malséant d'en prononcer le nom sans ajouter "sauf votre respect".
Le courant humain déborde forcément sur la chaussée, qu'il dispute au flot dense des véhicules automobiles. Le vrai cairote est reconnaissable au fait qu'il marche ou court au milieu des voitures
en toute sérénité, insensible aux coups de klaxon insistants bien que rarement rageurs dans ces embouteillages monstrueux. Cela tient assurément au fatalisme que l'on prête aux gens de ce pays,
pensera-t-on.
L'étranger, aussi timoré soit-il, se verra très vite contraint d'emprunter le pas au cairote téméraire dans cette aventure quotidienne, à moins que, trop
timoré, il ne se résolve à se dévisser la tête pour observer derrière lui ou à marcher à reculons lorsqu'il chemine dans le sens du flot des voitures.
(phot. Al-Akhbar) "Viens me voir quand tu veux. Je suis là tous les jours de 14 heures à 15 heures 15 heures
30"
L'aventure est particulièrement risquée aux carrefours "protégés" par des feux de signalisation. Rouge, vert, orange, clignotant, le message
n'a de valeur impérative que si il est entériné par le sifflet de l'agent de police en faction. Celui-ci peut, en vertu de critères mystérieux, enjoindre l'automobiliste de "griller" le feu rouge
ou de s'arrêter au feu vert.
Serait-ce pour laisser le passage à ce cycliste en gallabeya blanche qui guide sa machine d'une main dans de vertigineux zigzags entre les voitures tandis que de l'autre il assure l'équilibre d'une
large planche qu'il porte sur la tête chargée d'une impressionnante pyramide de galettes de pain? Quoiqu'il en soit, l'automobiliste qui recevra plus tard un avis d'amende ne saura jamais s'il a
été sanctionné pour avoir désobéi au feu ou obéi à l'agent.
La place Tahrir, dans le centre ville, est le haut lieu de cette titanesque joute que se livrent l'espèce humaine et la machine roulante. Des autobus bondés s'échappent par rafales de la gare
routière dans un grondement qui fait vibrer la chaussée de goudron pourtant ramollie par la chaleur torride.
Laissant échapper derrière eux d'épais nuages de fumée noire, ils fendent le flot des voitures en un élan sauvage tandis que des cohortes humaines se faufilent en tous sens dans les interstices de
cette empoignade mécanique animée de hurlements, de coups de sifflets, d'avertisseurs. Symphonie sauvage à la gloire du dieu Décibel.
Des grappes humaines pendent aux portes des autobus de la compagnie des transports urbains dont on devine les couleurs plutôt qu'on ne les voit sous la poussière accumulée. La surcharge les fait se
pencher de manière inquiétante dans les virages. Un passager en saute tandis qu'un autre vient s'y accrocher au terme d'un sprint couronné par un coup de rein fougueux. Au travers des vitres
rendues opaques par cette satanée poussière -encore elle- on entrevoit la masse compacte des passagers comme soudés les uns aux autres.
Mais pas bonheur, il existe des havres de paix dans cette ville en ébullition. Ceux que la pression humaine à poussés jusque sur les toits en terrasse des
immeubles, s'y sont bâti parfois un univers bucolique autour de baraques en bois ou en parpaings. A une vingtaine de mètres au dessus des avenues du centre ville, une femme vêtue à la mode
(photo Yaqzan)
paysanne, nourrit poules, oies, lapins, tandis que l'observe un chien placide, couché sur le ventre, le museau plaqué à terre entre ses deux pattes de devant. Descend-elle jamais dans la rue?
Par Yaqzan
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Jeudi 24 avril 2008
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Par Yaqzan
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Mercredi 23 avril 2008
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RENCONTRES
Chaque matin me rendant au bureau, je le retrouvais au même endroit, assis sur le capot de la même voiture, près du kiosque d'alimentation générale, échangeant d'un trottoir à l'autre les
plaisanteries du jour avec les bawwabs (portiers) enturbannés accroupis, immuables, aux seuils des immeubles, ou avec ce chauffeur rougeaud perpétuellement hilare, sans cesse occupé à lustrer
son vieux taxi noir et blanc et auquel je n'ai jamais vu de client.
L'homme attirait immédiatement l'attention à cause de la mèche blanche qui ornait le devant de sa chevelure châtain. Cette rencontre se renouvela quotidiennement durant les six années qu'il
m'a été donné avec bonheur de vivre au Caire.
Après quelques jours, l'idée m'avait effleuré de m'informer de sa personne, de sa condition, de ses occupations si toutefois il en avait, mais je l'avais aussitôt écartée. Etait-ce à cause de mon
penchant immodéré pour les symboles qui me fit voir dans cette mèche insolite un signe magique en cette terre d'Egypte où l'on aime croire aux mystères? Je préférai donc que l'homme restât pour moi
dans l'anonymat, témoin hiératique de l'immobilité du temps et de l'espace, tel, surgi du passé sous mes yeux stupéfaits, ce porteur d'eau sans âge que je croisai un matin au coin de la rue Ramsès
et de la rue Maarouf, cheminant courbé sous le poids d'une outre en peau de chèvre suintante, du pas rapide et saccadé de ses frêles jambes nues et noirâtres.
Vivante réplique de l'homme que deux siècles plus tôt la monumentale "Description de l'Egypte" commandée par Bonaparte fixait pour la postérité sous la plume d'un
dessinateur minutieux, le "saqqa" cheminait aujourd'hui, anachronique aux seuls yeux de l'étranger que j'étais encore, le regard figé devant lui, fendant, indifférent, la foule indifférente, entre
deux rangées de voitures en réparation dans cette rue Maarouf, "rue atelier" où s'affairent mécaniciens et gamins (bilyas) barbouillés de cambouis, portant ici et là des pièces métalliques et
autres outils.
Plus loin, je croisai une charrette faite de planches mal ajustées, tirée par trois petits ânes gris-clair, étiques et tristes. Dans la charrette, une haute pyramide d'ordures ménagères et à son
sommet une petite fille d'une dizaine d'années une sucette à la bouche. Une enfant de zabbaline, ces éboueurs privés coptes qui, sur la colline du Mouqattam, recyclent les ordures servant
aussi à nourrir des cochons.
photo Yaqzan
Bien plus qu'une artère, la rue cairote est un espace social, un espace de convivialité, une extension de l'intimité du logis. On y passe, on y circule, on y
travaille mais on y tient aussi d'interminables conciliabules autour d'une tasse de thé noir. On y échange jour après jour les salutations de convenance: "Sabah en-nour", "sabah el-foll" , "sabah
el-ward" ! matin de lumière, matin de jasmin, matin de rose! On y observe attentif une partie d'échec étrangement silencieuse, sans se laisser distraire par le passage de la toute jeune employée
domestique venue de sa lointaine haute-Egypte, qui passe dans le glissement léger de ses sandales, ondulant sous sa robe légère qui souligne plus qu'elle ne voile la cambrure de ses reins.
Gracieuse image d'innocence juvénile effrontée elle marche souriante, croisant de fortes matrones qui cheminent lentement sous leurs amples voiles dans un large et régulier balancement
latéral que l'on pourrait prendre pour le signe d'une immense lassitude mais qui n'est sans doute que le balancier de l'horloge qui rythme une vie sans hâte confiante dans la providence de son tout
puissant ordonnateur.
L
es joueurs d'échec ne portent pas plus attention aux jeunes et gracieuses étudiantes qui se rendent à leur cours vêtues du hijab "dernier cri" qui est
aussi dernier rempart de l'élégance féminine -talons hauts, ceinture soulignant la taille, foulard joliment noué et souvent orné d'un joli cordon frontal- et condamné comme tel par les imams
grincheux.
photo Mona Charaf/Yaqzan
Par Yaqzan
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Vendredi 18 avril 2008
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16:55
Egypte: le pain de la colère
Dans le dialecte du Caire, le pain se dit "eïch" c'est-à-dire "la vie". symbole puissant! Privé aujourd'hui de ce produit vital par les effets conjugués de la
spéculation locale et internationale et du dérèglement du système économique planétaire avec tout ce que cela engendre de corruption, le peuple égyptien réputé débonnaire a aujourd'hui envahi les
rues pour exprimer sa colère.
Jusqu'alors, l'égyptien dont la réputation d'humoriste invétéré n'est plus à faire, exorcisait ses mauvaises humeurs et ses colères par des blagues auto-dérisoires épicées souvent d'irrévérence
et inventées au jour le jour pour faire aussitôt le tour du pays, véhiculées en un éclair on ne sait trop comment mais souvent par les chauffeurs de taxi, dépositaires de l'inventaire
chaque jour renouvelé des misères du peuple. La blague, c'est ce qu'ils appellent la "nokta", mot qui a fait le tour du monde arabe sous le label égyptien.
La corruption a depuis longtemps été la cible privilégiée des critiques de la société égyptienne, conscients de la gravité du phénomène même s'ils masquent leur désarroi et leur colère rentrée
derrière leurs traits d'humour. Il existe beaucoup d'expressions empruntées le plus souvent au vocabulaire de la botanique, pour désigner la corruption, connue en argot sous le nom de "courge"
(qar') ou encore "corne grecque" (bamya), entre autres légumes.
Il ya quelques années l'hebdomadaire Akhbar-el-yom publiait chaque samedi un dessin humoristique symbolisant la corruption sous les traits d'un petit personnage nommé Kambora, hypocrite, cynique,
homme de toutes les spéculations et de tous les trafics illégaux et dont le seul rêve avait été de se faire élire député pour bénéficier de l'immunité parlementaire.
"Fais-moi penser Ab-Aziz à présenter une communication à la chambre pour dire que j'ai vu, de mes yeux vu, un type bouffé par les criquets pélerins"
(dessin de mustafa Hussein. légende de Ahmad Ragab)
"Fais-moi un cliché sur le vif montrant que je suis le défenseur des femmes et que j'adore les mignonnes"
Pour maintenir une relative paix sociale, les gouvernements égyptiens successifs ont choisi de subventionner les produits alimentaires de base de même que l'eau potable, le gaz ou l'électricité.
Certes il y avait toujours de longues files d'attente agitée et bruyantes, quelques fois vociférantes, devant les magasins d'état chargés de la vente des produits alimentaires subventionnés,
mais, l'un dans l'autre, ça ne se passait pas trop mal. Pour le reste, les coupures d'eau de gaz ou d'électricité faisaient périodiquement le bonheur des conteurs de "noktas".
Cela marchait apparemment si bien qu'on en était arrivé, comme je l'ai constaté sur place il y a quelques années, à des aberrations comme celle de nourrir les bestiaux, chèvres, buffles, moutons
avec du pain subventionné en raison d'une forte élévation du prix du fourrage local, une sorte de luzerne appelée "barsim". On voyait aussi les gardiens d'immeubles (bawwabine) arroser
d'eau potable, copieusement et pendant des heures, le sol perpétuellement empoussiéré de la capitale. Le même gaspillage était constaté pour l'électricité, les carburants et que sais-je
encore.
Aujourd'hui, avec l'explosion du prix des céréales, les spéculateurs et les corrompus de tout poil font main basse sur la farine subventionnée pour le revendre au marché noir à des boulangers peu
scrupuleux qui en font du pain de luxe et des pâtisseries à l'intention des nantis.
Autrefois, j'étais en admiration voyant passer dans les rues du Caire, les livreurs de pain juchés sur de hautes bicyclettes, tenant d'une main leur guidon et soutenant de l'autre une large
planche sur laquelle les galettes de "eïsh" étaient disposées en forme de pyramide. Cet équipage, insolite pour l'étranger de passage, fendait la foule et le flux des automobiles en
zigzaguant dans un équilibre qui n'avait de fragile que l'apparence, vu la dextérité insolente du cycliste en "gallabiya" (djellaba en Egyptien). "Da kan zaman we gabar". "Tout ça c'est du
passé", selon un dicton local.
Photo ccnduites urbaines
Je me souviens qu'un jour un collègue installé au Caire venant de Beyrouth avait eu cette réflexion que je n'oublierai jamais: "Le Liban, c'est une montagne, l'Egypte, c'est un fleuve". De cette
montagne du Liban coulaient le lait et le miel, disent les textes sacrés. Aujourd'hui depuis plusieurs décennies y coule le sang et, de la douceur du miel, il ne reste plus, pour les anciens, que
le souvenir du paradis perdu.
L'Egypte, "don du Nil", disait Hérodote, ne nourrit plus aujourd'hui son peuple. Ajoutons à cela la dévastation de l'Irak et l'enfer de la Palestine pour se demander quel est le Dieu qui peut
ainsi affliger ces populations tandis que les monarchies du Golfe prospèrent florissantes, assises sur leurs coussins de billets de banque. A moins que ce dieu ne soit guidé par l'aveugle
puissance américaine et la finance internationale.
Revenons à notre fleuve. 80 millions d'Egyptiens vivent sur un territoire habitable à peine plus vaste que la Bretagne et qui s'étend sur ses deux rives. Vu d'avion, le pays apparaît comme
un long et étroit ruban bleu bordé de vert traversant l'immense étendue ocre du désert.
Le Nil, aujourd'hui domestiqué par le grand barrage d'Assouan, avait autrefois ses crues et ses décrues qui rythmaient le cours de la vie du peuple. La crue envahissait les champs , où la décrue
abandonnait ensuite un limon fertilisant. Aujourd'hui la domestication du fleuve permet une irrigation permanente par les multiples canaux déjà préexistants. Elle offre ainsi de larges
possibilités à l'agriculture et à l'élevage bien qu'il faille déplorer l'usage intensif de pesticides et d'engrais chimiques.
Revers de la médaille, avant la domestication du fleuve, la décrue asséchait les canaux provoquant ainsi la destruction des petits gastéropodes qui y prolifèrent et qui sont les vecteurs de la
bilharziose, très grave maladie du rein parfois mortelle alors que les hôpitaux du pays manquent de matériel de dialyse. Le célèbre chanteur Abdel Hamid Hafez, dont la popularité s'est étendue à
tout le monde arabe et ailleurs, en mourut en 1977.
Serait-ce là une nouvelle plaie ajoutée aux dix autres que Yahvé infligea à l'Egypte pour rabaisser l'orgueil de Pharaon?
Pour soulager mon coeur d'une colère qui me pèse, je voudrais dans une digression, rappeler ce qu'a dit un jour le célèbre et populaire prédicateur égyptien Mohamed metwalli al-shaarawii,
intégriste pur jus aujourd'hui décédé (que Dieu l'ait en pitié). "Matériel de dialyse? pour quoi faire? si quelqu'un meurt de la bilharziose c'est la volonté du Seigneur".
Enfin, pour ajouter à mes propos concernant le rôle des chauffeurs de taxi dans l'analyse des maux de la société égyptienne, je voudrais vous recommander la lecture du livre de l'égyptien Khaled
el-Khamissi intitulé précisément "Taxi" (éd. Dar al-shuruq). Toutefois Je ne pense pas qu'il ait été encore traduit. Pour ceux qui lisent l'Arabe il est certainement trouvable dans les librairies
spécialisées.
Par Yaqzan
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Publié dans : Egypte
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