Jeudi 24 avril 2008
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Par Yaqzan
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Mercredi 23 avril 2008
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RENCONTRES
Chaque matin me rendant au bureau, je le retrouvais au même endroit, assis sur le capot de la même voiture, près du kiosque d'alimentation générale, échangeant d'un trottoir à l'autre les
plaisanteries du jour avec les bawwabs (portiers) enturbannés accroupis, immuables, aux seuils des immeubles, ou avec ce chauffeur rougeaud perpétuellement hilare, sans cesse occupé à lustrer
son vieux taxi noir et blanc et auquel je n'ai jamais vu de client.
L'homme attirait immédiatement l'attention à cause de la mèche blanche qui ornait le devant de sa chevelure châtain. Cette rencontre se renouvela quotidiennement durant les six années qu'il
m'a été donné avec bonheur de vivre au Caire.
Après quelques jours, l'idée m'avait effleuré de m'informer de sa personne, de sa condition, de ses occupations si toutefois il en avait, mais je l'avais aussitôt écartée. Etait-ce à cause de mon
penchant immodéré pour les symboles qui me fit voir dans cette mèche insolite un signe magique en cette terre d'Egypte où l'on aime croire aux mystères? Je préférai donc que l'homme restât pour moi
dans l'anonymat, témoin hiératique de l'immobilité du temps et de l'espace, tel, surgi du passé sous mes yeux stupéfaits, ce porteur d'eau sans âge que je croisai un matin au coin de la rue Ramsès
et de la rue Maarouf, cheminant courbé sous le poids d'une outre en peau de chèvre suintante, du pas rapide et saccadé de ses frêles jambes nues et noirâtres.
Vivante réplique de l'homme que deux siècles plus tôt la monumentale "Description de l'Egypte" commandée par Bonaparte fixait pour la postérité sous la plume d'un
dessinateur minutieux, le "saqqa" cheminait aujourd'hui, anachronique aux seuls yeux de l'étranger que j'étais encore, le regard figé devant lui, fendant, indifférent, la foule indifférente, entre
deux rangées de voitures en réparation dans cette rue Maarouf, "rue atelier" où s'affairent mécaniciens et gamins (bilyas) barbouillés de cambouis, portant ici et là des pièces métalliques et
autres outils.
Plus loin, je croisai une charrette faite de planches mal ajustées, tirée par trois petits ânes gris-clair, étiques et tristes. Dans la charrette, une haute pyramide d'ordures ménagères et à son
sommet une petite fille d'une dizaine d'années une sucette à la bouche. Une enfant de zabbaline, ces éboueurs privés coptes qui, sur la colline du Mouqattam, recyclent les ordures servant
aussi à nourrir des cochons.
photo Yaqzan
Bien plus qu'une artère, la rue cairote est un espace social, un espace de convivialité, une extension de l'intimité du logis. On y passe, on y circule, on y
travaille mais on y tient aussi d'interminables conciliabules autour d'une tasse de thé noir. On y échange jour après jour les salutations de convenance: "Sabah en-nour", "sabah el-foll" , "sabah
el-ward" ! matin de lumière, matin de jasmin, matin de rose! On y observe attentif une partie d'échec étrangement silencieuse, sans se laisser distraire par le passage de la toute jeune employée
domestique venue de sa lointaine haute-Egypte, qui passe dans le glissement léger de ses sandales, ondulant sous sa robe légère qui souligne plus qu'elle ne voile la cambrure de ses reins.
Gracieuse image d'innocence juvénile effrontée elle marche souriante, croisant de fortes matrones qui cheminent lentement sous leurs amples voiles dans un large et régulier balancement
latéral que l'on pourrait prendre pour le signe d'une immense lassitude mais qui n'est sans doute que le balancier de l'horloge qui rythme une vie sans hâte confiante dans la providence de son tout
puissant ordonnateur.
L
es joueurs d'échec ne portent pas plus attention aux jeunes et gracieuses étudiantes qui se rendent à leur cours vêtues du hijab "dernier cri" qui est
aussi dernier rempart de l'élégance féminine -talons hauts, ceinture soulignant la taille, foulard joliment noué et souvent orné d'un joli cordon frontal- et condamné comme tel par les imams
grincheux.
photo Mona Charaf/Yaqzan
Par Yaqzan
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Vendredi 18 avril 2008
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16:55
Egypte: le pain de la colère
Dans le dialecte du Caire, le pain se dit "eïch" c'est-à-dire "la vie". symbole puissant! Privé aujourd'hui de ce produit vital par les effets conjugués de la
spéculation locale et internationale et du dérèglement du système économique planétaire avec tout ce que cela engendre de corruption, le peuple égyptien réputé débonnaire a aujourd'hui envahi les
rues pour exprimer sa colère.
Jusqu'alors, l'égyptien dont la réputation d'humoriste invétéré n'est plus à faire, exorcisait ses mauvaises humeurs et ses colères par des blagues auto-dérisoires épicées souvent d'irrévérence
et inventées au jour le jour pour faire aussitôt le tour du pays, véhiculées en un éclair on ne sait trop comment mais souvent par les chauffeurs de taxi, dépositaires de l'inventaire
chaque jour renouvelé des misères du peuple. La blague, c'est ce qu'ils appellent la "nokta", mot qui a fait le tour du monde arabe sous le label égyptien.
La corruption a depuis longtemps été la cible privilégiée des critiques de la société égyptienne, conscients de la gravité du phénomène même s'ils masquent leur désarroi et leur colère rentrée
derrière leurs traits d'humour. Il existe beaucoup d'expressions empruntées le plus souvent au vocabulaire de la botanique, pour désigner la corruption, connue en argot sous le nom de "courge"
(qar') ou encore "corne grecque" (bamya), entre autres légumes.
Il ya quelques années l'hebdomadaire Akhbar-el-yom publiait chaque samedi un dessin humoristique symbolisant la corruption sous les traits d'un petit personnage nommé Kambora, hypocrite, cynique,
homme de toutes les spéculations et de tous les trafics illégaux et dont le seul rêve avait été de se faire élire député pour bénéficier de l'immunité parlementaire.
"Fais-moi penser Ab-Aziz à présenter une communication à la chambre pour dire que j'ai vu, de mes yeux vu, un type bouffé par les criquets pélerins"
(dessin de mustafa Hussein. légende de Ahmad Ragab)
"Fais-moi un cliché sur le vif montrant que je suis le défenseur des femmes et que j'adore les mignonnes"
Pour maintenir une relative paix sociale, les gouvernements égyptiens successifs ont choisi de subventionner les produits alimentaires de base de même que l'eau potable, le gaz ou l'électricité.
Certes il y avait toujours de longues files d'attente agitée et bruyantes, quelques fois vociférantes, devant les magasins d'état chargés de la vente des produits alimentaires subventionnés,
mais, l'un dans l'autre, ça ne se passait pas trop mal. Pour le reste, les coupures d'eau de gaz ou d'électricité faisaient périodiquement le bonheur des conteurs de "noktas".
Cela marchait apparemment si bien qu'on en était arrivé, comme je l'ai constaté sur place il y a quelques années, à des aberrations comme celle de nourrir les bestiaux, chèvres, buffles, moutons
avec du pain subventionné en raison d'une forte élévation du prix du fourrage local, une sorte de luzerne appelée "barsim". On voyait aussi les gardiens d'immeubles (bawwabine) arroser
d'eau potable, copieusement et pendant des heures, le sol perpétuellement empoussiéré de la capitale. Le même gaspillage était constaté pour l'électricité, les carburants et que sais-je
encore.
Aujourd'hui, avec l'explosion du prix des céréales, les spéculateurs et les corrompus de tout poil font main basse sur la farine subventionnée pour le revendre au marché noir à des boulangers peu
scrupuleux qui en font du pain de luxe et des pâtisseries à l'intention des nantis.
Autrefois, j'étais en admiration voyant passer dans les rues du Caire, les livreurs de pain juchés sur de hautes bicyclettes, tenant d'une main leur guidon et soutenant de l'autre une large
planche sur laquelle les galettes de "eïsh" étaient disposées en forme de pyramide. Cet équipage, insolite pour l'étranger de passage, fendait la foule et le flux des automobiles en
zigzaguant dans un équilibre qui n'avait de fragile que l'apparence, vu la dextérité insolente du cycliste en "gallabiya" (djellaba en Egyptien). "Da kan zaman we gabar". "Tout ça c'est du
passé", selon un dicton local.
Photo ccnduites urbaines
Je me souviens qu'un jour un collègue installé au Caire venant de Beyrouth avait eu cette réflexion que je n'oublierai jamais: "Le Liban, c'est une montagne, l'Egypte, c'est un fleuve". De cette
montagne du Liban coulaient le lait et le miel, disent les textes sacrés. Aujourd'hui depuis plusieurs décennies y coule le sang et, de la douceur du miel, il ne reste plus, pour les anciens, que
le souvenir du paradis perdu.
L'Egypte, "don du Nil", disait Hérodote, ne nourrit plus aujourd'hui son peuple. Ajoutons à cela la dévastation de l'Irak et l'enfer de la Palestine pour se demander quel est le Dieu qui peut
ainsi affliger ces populations tandis que les monarchies du Golfe prospèrent florissantes, assises sur leurs coussins de billets de banque. A moins que ce dieu ne soit guidé par l'aveugle
puissance américaine et la finance internationale.
Revenons à notre fleuve. 80 millions d'Egyptiens vivent sur un territoire habitable à peine plus vaste que la Bretagne et qui s'étend sur ses deux rives. Vu d'avion, le pays apparaît comme
un long et étroit ruban bleu bordé de vert traversant l'immense étendue ocre du désert.
Le Nil, aujourd'hui domestiqué par le grand barrage d'Assouan, avait autrefois ses crues et ses décrues qui rythmaient le cours de la vie du peuple. La crue envahissait les champs , où la décrue
abandonnait ensuite un limon fertilisant. Aujourd'hui la domestication du fleuve permet une irrigation permanente par les multiples canaux déjà préexistants. Elle offre ainsi de larges
possibilités à l'agriculture et à l'élevage bien qu'il faille déplorer l'usage intensif de pesticides et d'engrais chimiques.
Revers de la médaille, avant la domestication du fleuve, la décrue asséchait les canaux provoquant ainsi la destruction des petits gastéropodes qui y prolifèrent et qui sont les vecteurs de la
bilharziose, très grave maladie du rein parfois mortelle alors que les hôpitaux du pays manquent de matériel de dialyse. Le célèbre chanteur Abdel Hamid Hafez, dont la popularité s'est étendue à
tout le monde arabe et ailleurs, en mourut en 1977.
Serait-ce là une nouvelle plaie ajoutée aux dix autres que Yahvé infligea à l'Egypte pour rabaisser l'orgueil de Pharaon?
Pour soulager mon coeur d'une colère qui me pèse, je voudrais dans une digression, rappeler ce qu'a dit un jour le célèbre et populaire prédicateur égyptien Mohamed metwalli al-shaarawii,
intégriste pur jus aujourd'hui décédé (que Dieu l'ait en pitié). "Matériel de dialyse? pour quoi faire? si quelqu'un meurt de la bilharziose c'est la volonté du Seigneur".
Enfin, pour ajouter à mes propos concernant le rôle des chauffeurs de taxi dans l'analyse des maux de la société égyptienne, je voudrais vous recommander la lecture du livre de l'égyptien Khaled
el-Khamissi intitulé précisément "Taxi" (éd. Dar al-shuruq). Toutefois Je ne pense pas qu'il ait été encore traduit. Pour ceux qui lisent l'Arabe il est certainement trouvable dans les librairies
spécialisées.
Par Yaqzan
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