Egypte

Mardi 16 février 2010 2 16 /02 /2010 20:45
Sous Charles-X et Louis-Philippe


L'heure du bilan

(Note liminaire)


Le cheikh Rifa'at at-Tahtaoui poursuit son récit par un exposé détaillé des diverses sciences et techniques  étudiées par les "stagiaires" égyptiens pendant leur séjour à Paris, telles que la diversité  des langues, la grammaire  française, la rhétorique, l'écriture, la logique, les "Catégories" d'Aristote, la philosophie, l'arithmétique, la géographie, la géologie, l'architecture, l'astronomie,  la médecine, la zoologie, l"histoire des civilisations anciennes, etc. (1)

Nous avons jugé que cette partie de l'ouvrage pouvait être laissée de côté, notre propos étant essentiellement de rapporter le récit de la découverte  de la France du  premier  tiers du 19e siècle par ce visiteur  musulman et la qualité objective de son  regard porté sur la société française de l'époque, encore très fortement imprégnée de l'héritage des "Lumières" , une société aux moeurs libérées pour lui fort étonnantes, mais riche d'une élite intellectuelle animée d'esprit révolutionnaire, libérateur et humaniste, une société régie par le droit positif et en plein essor scientifique et technique en ce début de l'ère industrielle moderne.

Tahtaoui, esprit ouvert et avide de savoir, impute cet essor au rationalisme dominant. En musulman  sincère et éclairé, il propose implicitement à ses coréligionnaires égyptiens la recherche d'un compromis entre la Foi et la Raison comme avaient déjà tenté de le faire, au contact de la culture grecque, les grands philosophes et penseurs  des premiers siècles de l'Islam. Tahtaoui apparaît en quelque sorte comme le précurseur de la renaissance arabe dite "Nahda", qui , au contact de l'Occident, transforma la société intellectuelle égyptienne du XIXe siècle jusqu'au milieu  du XXe. Cette attitude du cheikh Tahtaoui prend un relief particulier de nos jours à la lumière des méfaits du discours intégriste  ou rigoriste, qui, en Egypte précisément , a étouffé le débat intellectuel et rabaissé le vie culturelle au plus bas niveau de l'histoire de ce pays. Dans ce contexte, le discours tenu devant ces étudiants égyptiens par Edmé Jomard, leur directeur d'études, le 4 juillet 1828, à l'occasion de la distribution des prix ,est particulièrement évocatrice. Il y déclarait notamment:" vous êtes appelés à opérer la régénération de votre patrie, événement d'où dépendra le sort de la civilisation d'Orient (...) Puisez au milieu de la France, puisez à pleine source ces lumières de la raison et des lettres, qui élèvent si haut l'Europe au dessus des autres parties du monde (...) L'Egypte dont vous êtes les députés, ne fait, pour ainsi sire, que recouvrer ce qui lui appartient, et la France, en vous instruisant, ne fait qu'acquitter, pour sa part, la dette contractée par toute l'Europe envers les peuples de l'Orient"




Rifa'at at-Tahtaoui  conclut son ouvrage par la relation de  son voyage de retour en Egypte précédée d'un exposé des résultats de la mission d'études envoyée en France par le vice-roi d'Egypte Méhémet  Ali. Il écrit:

"Bien entendu, vous brûlez de connaître les résultats de notre mission pour laquelle notre maître bienfaiteur a engagé des dépenses comme aucun roi d'aucune nation de toute l'histoire ne l'a fait avant lui. Cette réalisation marquante de l'histoire de la nation Khédiviale démontre à quel point  son altesse a su faire preuve de perspicacité dans son appréciation des choses et pu atteindre les objectifs qu'il s'était fixés. A n'en point douter il n'a rien à envier à  César pas plus qu'à  Alexandre le Grand,  Frédéric le Grand (2) ou même Napoléon .

"Ainsi l'envoi de cette mission à Paris s'est soldée par un succès total et fructueux. La plupart de ses membres à leur retour ont gagné l'estime du souverain et se sont attelés sans tarder  à la tâche. C'est ainsi qu'en cette contrée, des enfants, nourris à la mamelle de la connaissance, embrassent aujourd'hui, parvenus à l'âge adulte, l'ensemble du savoir.  Bien mieux encore, certains d'entre eux se sont hissés au   niveau des plus grands maîtres européens, les uns accédant au rang le plus élevé dans la direction des affaires du Royaume et de l'administration civile à l'exemple d'Abdi Efendi, personnalité brillante, inspirée, promise au meilleur destin, homme doté de grandes qualités intellectuelles et d'un solide jugement (3).

"D'autres ont fait preuve de hautes compétences  en matière militaire  ou navale,
d'autres encore dans la médecine, la chimie générale ou médicale, l'agriculture, la botanique. Certains excellent dans les techniques et l'industrie et ouvrent des fabriques de qualité sans rivales..

"Il serait fastidieux de citer tous ceux que la réussite a hissé aux plus hautes fonctions. Cependant je ne peux m'abstenir de mentionner, ne serait-ce que brièvement, quelques personnalités qui se sont particulièrement distinguées , comme son excellence mustapha Mukhtar Bek Efendi, qui a atteint le niveau des meilleurs spécialistes français dans la direction des affaires militaires ainsi qu'un degré élevé de connaissances scientifiques dont il maîtrise et  la lettre et  l'esprit.  Il excelle en matière de gestion et embrasse toutes les connaissances des pays européens. Par la volonté de Dieu il a élargi le champ du savoir en Egypte comme en Syrie (4), a gagné la faveur de notre grand souverain et s'est vu offrir la prospérité. Cependant,  l'acquisition du savoir n'est pas un gage de vertu. (5)

  'un poète a dit: 'Le sabre brille par nature mais ne vaut qu'entre les mains du brave qui le tiens'.

"Pour leur part, Hassan Bek Effendi  et les autres maîtres spécialistes de la marine se distinguent d'entre leurs pairs par leurs mérites et la perfection de leur savoir clairement attestés. De son côté, Estefan Efendi a accumulé savoir et réussite scientifiques et sa renommée elle aussi n'est plus à démontrer. L'intelligence d'Artin Efendi dans son appréhension de toutes les formes de connaissance est indéniable, de même que celle de Khalil Efendi Mahmoud ou Ahmed Efendi Youssef. (6)

Artin stepan

          Artin Bey                Estefan Bey

"Ces maîtres dans leur ensemble ont atteint leurs objectifs et sont revenus  (de France) pour diffuser en terre d'Islam tout ce savoir acquis.

"Il ne reste plus à votre humble serviteur pour conclure cette relation de son voyage en France  qu'à raconter son retour en Egypte. Ce sera la suite à venir de notre récit.
"


1) Rifa‘at el-Tahtaoui se consacra plus particulièrement à la traduction en Arabe d'ouvrages français. Il excella en la matière et à son retour au Caire il fut nommé directeur de l'École de traduction. Il avait été désigné pour accompagner les étudiants en qualité d'Imam, mais il avait obtenu de Méhémet Ali l'autorisation d'étudier. La direction des études avait été confiée au savant français Jomard, ancien membre de l'expédition scientifique qui accompagna Bonaparte en Egypte  (lien-note 6))

2) Il s'agit de Frédéric II de Prusse (1740-1772). Souverain ami des lettres et philosophe admirateur de Voltaire. Il hissa son pays au rang des grandes nations européennes.

3) Arrivé à 29 ans en France, il était natif d'Istanbul. Il étudia plus particulièrement l'Administration civile.

4) Méhémet-Ali, s'affranchissant de la tutelle ottomane, s'était emparé de la Syrie en 1832.

5) Originaire de Roumélie, ce personnage de son nom complet Mustapha mukhtar, étudia en particulier l'administration militaire. Il joua un rôle très important dans le gouvernement de Méhémet-Ali., où il fut notamment ministre de l'instruction et des travaux publics et participa avec quelques français à une refonte totale de l'Education nationale . Tahtaoui semble ne pas le porter dans son coeur. (lien)

6) Tous ces personnages, alors âgés de 20 à 30 ans furent appelés à des fonctions importantes, notamment Estefan et Artin effendi,, deux Arméniens chrétiens qui obtinrent la direction de l'Ecole d'Administration civile. Artin Effendi (1800-1859. Né à Istanbul)  fut promis à un avenir prestigieux. Il succéda à un autre Arménien, le très influent  Boghos  Bey, en qualité de secrétaire particulier, conseiller et interprête du vice-roi. Il devint ministre des Affaires étrangères et se vit confier des missions dilomatiques importantes en Turquie, en France et en Angleterre. Il conserva ces fonctions auprès des  successeurs de Méhémet-Ali.
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Dimanche 26 octobre 2008 7 26 /10 /2008 20:34
Sous Charles-X et Louis-Philippe

De la mode parisienne

Rifaat at-Tahtaoui nous parle chiffons

Sobriété masculine

"Les "Francs" -nous le savons- ont pour couvre-chef un chapeau que nous appelons chez-nous "borneyta" (1). Ils se chaussent de souliers noirs et leurs vêtements sont pour la plupart de drap également  noir. Les Français eux-mêmes   (2) s'habillent généralement de cette manière si ce n'est qu'ils ne s'imposent pas tous le port d'un habit bien défini mais le choisissent selon la mode en cours.



"En général l'habit des français n'est pas agrémenté de fioritures mais se distingue par sa très grande propreté et l'usage de vêtements de dessous comme les chemises, les caleçons et les gilets. Les gens aisés changent  de vêtements plusieurs fois par semaines. Ils se prémunissent  ainsi  contre les insectes. Aussi ignorent-ils ce que sont les poux et autres parasites, au contraire des gens qui vivent dans la grande pauvreté. (3)

Séduction féminine

"Le vêtement des femmes françaises est fort joli mais parfois quelque peu indécent surtout lorsqu'elles l'enrichissent de leurs plus beaux atours. Elles ne portent toutefois pas de nombreux bijoux mais seulement des boucles d'oreille, des bracelets d'or par dessus les manches de leur vêtement et un léger collier autour de leur cou, qu'elles ont long et fin. Elles ignorent totalement les anneaux de pieds (4).



"Le vêtement des Françaises est fait de fins tissus de soie, de calicot ou de léger taffetas. Par temps froid, elles portent au cou une longue écharpe de fourrure dont elles laissent pendre les deux pans presque jusqu'aux pieds, à la manière d'un châle. Elles ont aussi coutume de nouer par dessus leur vêtement une légère ceinture qui fait ressortir à la fois la finesse de leur taille et la rondeur de leur fessier.

"Les femmes, d'habitude, fixent à leur ceinture une tige métallique qui s'applique  du ventre jusqu'à la poitrine afin de maintenir leur taille parfaitement droite. Elles utilisent (pour s'embellir) de nombreuses astuces que l'homme ne peut qu'apprécier. ainsi ne laissent-elles pas flotter leur chevelure comme le  font habituellement les femmes arabes . Au lieu de cela, elles ramassent leurs cheveux sur le dessus de la tête et les fixent avec un peigne ou autre chose du même genre.

"Par temps de chaleur  elles dévoilent certaines  parties de leur corps. Elles se découvrent notamment de la tête jusqu'au dessus des seins et exposent la nudité de  leur dos. Au bal, elles dansent les bras nus  et, cela mis à part, on ne compte plus les atteintes à la décence tant elles sont nombreuses chez les gens de ce pays.

"En revanche, il n'est pas question pour les Françaises de dévoiler jamais la moindre partie de leurs jambes. Elles portent toujours des bas, en particulier lorsqu'elles marchent dans les rues. A vrai dire, leurs jambes ne sont guère charnues (5).



"En situation de deuil, les Français portent un signe distinctif pendant un temps déterminé. L'homme le porte au chapeau, la femme à son vêtement. La durée du deuil varie d'un an et six semaines à deux mois selon le degré de parenté avec le défunt ou la défunte.

"Les  ventes  de drap à Paris représentent  environ un million de Francs. Celles de la soie trois millions et celles de la fourrure un million. Ce dernier montant s'explique par le fait que les fourrures sont tout spécialement confectionnées pour les gens de Paris.

fausses barbes et perruques

"Le commerce des cheveux destinés aux personnes atteintes de calvitie ou dont la chevelure est en mauvais état est courant à Paris. De ces cheveux achetés à des particuliers, on confectionne des perruques, de fausses barbes et de fausses moustaches. Cette pratique remonte à l'époque de Louis-XIV, lequel n'enlevait sa perruque que pour dormir. Aujourd'hui, la coutume ne concerne plus que les chauves et autres personnes à la  chevelure déficiente.

"Curieusement, la mode de la perruque a aujourd'hui atteint l'Egypte, où elle  a été adoptée par les femmes du Caire."

(1)

Le mot est jusqu'à présent utilisé au proche-Orient. Il vient de l'Italien Biretta qui a donné le Français barrette (coiffure ecclésiastique ou universitaire).

(2)
Ici Tahtaoui fait clairement la distinction entre "Francs" (Européens) et "fransawiya" (Français).

(3)
Avec le développement de l'adduction d'eau et la multiplication des établissements de bains, le règne de Louis-Philippe se distingue par une forte progression de l'hygiène publique.

(4) Il s'agit des "Khalakhil" en usage en Orient à l'époque et  jusqu'à présent en milieu rural.

(5) On connaît le faible des Orientaux pour les femmes bien en chair.

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Mardi 21 octobre 2008 2 21 /10 /2008 00:47
Sous Charles-X et Louis Philippe




Rifaat at-Tahtaoui s'intéresse à la gastronomie et aux tentations de Bacchus


Restaurants


 

"il existe à Paris, entre autres lieux agréables, des endroits où manger que l'on appelle "Restaurateurs"; ce  que nous appelons chez nous "lokanga" (1). On y trouve tout ce que l'on peut avoir chez soi et même mieux encore. Quoi que vous demandiez vous le trouvez  là  prêt à votre disposition. Il y a plusieurs  salles fournies de tout le nécessaire ménager et il y a même des chambres à coucher richement meublées.

La table

"Les "restaurateurs" proposent diverses sortes de mets  y compris des fruits et des friandises. Les Français ont coutume de manger dans des assiettes  ou des plats  de faïence mais jamais dans de la vaisselle en cuivre. Devant chaque personne, une cuiller, une fourchette et un couteau d'argent sont disposés sur une nappe. ll y a un plat différent pour chacun des mets et devant chaque personne sont posés un verre et une bouteille  contenant la boisson. Les verres et les bouteilles sont en cristal ou en verre et personne ne se sert des couverts  de son voisin. Devant chaque personne, trois flacons sont également disposés, l'un contenant du sel, le deuxième du poivre et le troisième de la moutarde. Bref..! le service de table est fort joliment disposé.

Le menu

"Le repas commence par une soupe et se termine par de la pâtisserie et des fruits. C'est en général du vin et non de l'eau qui accompagne le repas et les gens, surtout ceux de la bonne société ne boivent le vin que très modérément, sans jamais s'enivrer car ils considèrent que l'ivresse est  un vice  abject. Après le repas, il leur arrive parfois de boire un doigt  de spiritueux.

"Mais malgré la consommation qu'ils en font, les français n'accordent guère de place au vin dans leurs oeuvres poétiques et n'ont pas, au contraire des Arabes, beaucoup de noms pour le désigner (2). Ils en jouissent seulement pour ce qu'il est et leur imaginaire n'y puise  pas d'inspiration dans les domaines de la métaphore ou de l'éloge. Ils ont certes des livres dans lesquels ont parle d'ivrognes mais ce n'est que plaisanterie ordinaire dénuée de toute  valeur littéraire.

 "Beaucoup boivent du thé  après les repas parce que le thé, disent-ils, facilite la digestion. D'autres boivent du café sucré et les gens ont pour la plupart l'habitude d'émietter du pain dans le café au lait qu'ils boivent au petit déjeuner.

"Le pain consommé par les Parisiens  est évalué à trente-cinq millions de Francs. En ce qui concerne les viandes, ils consomment  81.430 boeufs, 13.000 vaches, 470.000 moutons et  100.000 porcs et cochons sauvages. Le beurre et les oeufs sont évalués à dix millions de Francs.

Conserves

"Entre autres choses extraordinaires, les Français ont inventé un procédé empêchant la corruption des denrées périssables. Ils peuvent ainsi conserver le lait intact pendant cinq ans, les viandes fraîches pendant dix ans et on peut aussi, de cette manière consommer des fruits hors saison. Mais malgré toute l'ingéniosité ainsi mise en oeuvre concernant les divers produits alimentaires, on constate que les aliments n'ont guère de goût à Paris et les fruits y sont dépourvus de leur authentique saveur. Seules les pêches sont  savoureuses dans cette ville. (3)

Bistrots et poivrots

"Les tavernes sont innombrables à Paris jusque dans le moindre  quartier. Elles ne sont fréquentées que par des vauriens et des débauchés avec leurs femmes. Ils crient à tue-tête et en sortant ils n'ont que ces mots: A boire! A boire..!  Toutefois, dans leur ivresse, ils ne provoquent pas vraiment de dommages.

Comment se débarrasser d'un ivrogne importun

" Un jour, alors que je marchais dans la rue, un ivrogne m'a interpellé en criant:  Oh toi, le Turc!  tout en m'agrippant par mon vêtement. Je me trouvais près d'une boutique de confiserie. J'y suis entré avec l'ivrogne. Je l'ai assis sur une chaise et j'ai dit au patron de l'établissement sur le ton de la plaisanterie: Pouvez-vous me donner quelque sucrerie ou friandise pour le prix de cet individu? Il m'a répondu: Ici nous ne faisons pas, comme chez vous, commerce d'êtres humains. Je lui ai rétorqué que l'état dans lequel se trouvait l'ivrogne n'avait aucun caractère humain. L'homme est resté assis, totalement absent. Je l'ai laissé et m'en suis allé."

(1)
 "Lokanga" est un mot emprunté au Turc par les arabes du Proche-Orient. Il signifie restaurant en Turc mais généralement hôtel dans les pays arabes. Ce doit être le cas ici selon la description de l'auteur puisqu'il parle de chambres à coucher. Tahtaoui transcrit littéralement le mot français sous la forme "ristouratour"
(2)
L'auteur fait allusion à la riche poésie bacchique arabe des débuts de l'empire islamique.
(3)
Nicolas Appert a fondé en 1802 la première fabrique de conserves industrielles. Le récipient était de verre mais a été remplacé par des boites en fer en 1815. Ces conserves étaient à leur début  particulièrement destinées aux armées en campagne.









Par Yaqzan - Publié dans : Egypte - Communauté : Egypte
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Dimanche 19 octobre 2008 7 19 /10 /2008 20:05
Sous Charles-X et Louis-Philippe


L'Imam Rifaat at-Tahtaoui s'intéresse ici à l'assiette des parisiens


Une certaine abondance

"Sachez que le froment constitue l'essentiel de l'alimentation des Parisiens. C'est un blé au grain très fin sauf lorsqu'il est d'importation. Il est réduit en farine dans des moulins à vent ou à eau et ensuite panifié par des boulangers, qui le vendent aux gens selon la quantité  choisie selon leurs besoins. C'est pour eux un moyen d'éviter le gaspillage et d'épargner leur temps. Car chacun ici à un travail particulier et faire le pain à la maison leur prendrait du temps.

"Les autorités compétentes (1) imposent aux boulangers l'obligation d'assurer l'approvisionnement nécessaire de la ville. En vérité, il n'y a jamais pénurie de pain à Paris ni même pénurie des autres produits alimentaires. Les Parisiens ont à leur dispositions des viandes, des légumes, des crudités, des produits laitiers, des oeufs et d'autres choses encore. La diversité des aliments est le lot commun, même chez les pauvres. (2)

"Les abattoirs sont installés en périphérie de la ville et non à l'intérieur. Cela tient à la nécessité de protéger la population des miasmes et d'éviter les dégâts que les bestiaux pourraient provoquer s'ils venaient à s'échapper.


                        Abattoirs de la Villette

" Le mode d'abattage diffère selon les animaux. Celui des  agneaux est le plus facile. Le couteau est introduit derrière la gorge, c'est-à-dire entre la gorge et le collier (contrairement à notre façon de procéder). La même méthode est pratiquée concernant les veaux. Quant aux boeufs, ils sont frappés à plusieurs reprises  au front à l'aide d'une masse de fer jusqu'à ce qu'ils  cessent de respirer et de remuer.  Puis ils sont égorgés de la même façon que les agneaux.

Le martyre des boeufs

"J'ai envoyé comme à mon habitude un domestique égyptien à l'abattoir pour qu'il achète et égorge un animal (3). Lorsqu'il a constaté la manière horrible dont il est procédé pour les bovins, il a invoqué Dieu et lui a rendu grâce pour ne pas l'avoir fait  boeuf  en terre Franque (4), où il aurait dû goûter un tel supplice. Il s'agit ici de boeufs car il n'y a pas de buffles en France, si ce n'est ceux qui sont exposés à la curiosité des gens (5).


                       Boeufs conduits à l'abattoir

"Les volailles sont également abattues de manières diverses. Il y en a qui sont égorgées comme on le fait des ovins, d'autres dont on coupe la langue, d'autres encore que l'on étrangle avec une cordelette ou égorge par la nuque. Quant aux lapins, ils ne sont jamais égorgés mais étranglés de façon à ne pas les vider de leur sang.

"Je ne saurais  rien dire concernant l'abattage des porcs car je n'ai jamais vu l'abattoir qui leur est réservé. (6)

1)
Tahtaoui écrit "muhtasib" محتسب, inspecteur chargé, dans les sociétés musulmanes            
passées, de veiller au respect des bonnes moeurs et de réprimer les fraudes, notamment sur les marchés. Ici il doit s'agir de l'administration chargée du contrôle de l'application du code du commerce
2)
 Dans cette première moitié du XIXème siècle, la France connaissait une réelle abondance alimentaire, mais accompagnée en revanche d'une mauvaise qualité nutritive des aliments, en matière de vitamines notamment.
3)
L'imam tenait évidement à consommer de la viande "halal".
4)
Terme déjà utilisé dans cette série et qui nous ramène au temps des croisades. Le mot Franc désignant les Européens en général. Le terme est encore aujourd'hui utilisé dans certains contextes.
5)
L'auteur évoque sans doute le "Jardin des Plantes" dont il a parlé au début de sa description de Paris
6)
Cela va de soi sachant que le Musulman répugne à approcher le porc, "animal impur".





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Vendredi 17 octobre 2008 5 17 /10 /2008 21:07
Sous Charles-X et Louis-Philippe

Rifaat at-Tahtaoui poursuit son récit en nous parlant de vacances et d'amour


Vacances et tourisme


                          Partie de campagne

"Nous avons parlé précédemment du climat de Paris et de la nécessité d'installer des cheminées dans les chambres et autres espaces des maisons. Cependant à la saison chaude, les gens aisés vont habiter à la campagne parce que l'air y est plus   sain qu'en ville. D'autres partent en voyage dans d'autres régions de France ou dans les pays voisins pour en respirer l'air, visiter les lieux et découvrir  les coutumes des habitants. Ces voyages se font  surtout pendant la période de l'année qu'il appellent temps des vacances, du repos ou  des loisirs. (1)

"Les femmes elles-mêmes voyagent seules (2) ou accompagnées d'un homme avec lequel elles s'entendent sur la destination et la durée du séjour car les femmes elles aussi sont ardemment désireuses d'apprendre,  de découvrir les secrets des êtres et des choses. Il en est qui font le voyage de France jusqu'en Egypte pour y voir ses merveilles, comme les pyramides et autres monuments. Les femmes sont  en toute chose comme les hommes.

Voyage prétexte

"Il peut arriver que des femmes honnêtes, riches, non mariées,  séduites par un homme, tombent enceintes. Elles  prennent alors prétexte d'un voyage quelconque pour aller accoucher loin de chez elles afin d'éviter le scandale dans leur voisinage. Elles confient  le nouveau-né à une nourrice moyennant rétribution pour qu'il soit élevé hors du pays. Cela  n'est toutefois pas courant.

"Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Parmi les françaises il y a des femmes honorables, mais aussi le contraire. Et généralement, les hommes et les femmes vivent sous  l'emprise  de la passion amoureuse  et ils ne croient pas qu'il n'y ait d'autre alternative à cette passion que le mariage d'amour.

Hygiène

"Enfin, il convient de louer les Françaises pour le soin qu'elles apportent à la propreté de leur maison. Mais cela n'est rien comparé à la propreté des Flamands. Ce peuple dépasse tous les autres dans ce domaine, comme jadis les Egyptiens de l'antiquité, qui, soit dit en passant, n'ont pas été imités  par leurs descendants Coptes (3).

"Paris est une ville propre et l'on y trouve ni  plantes ni  insectes venimeux. Aussi n'entend-on  jamais personne se plaindre d'avoir été piqué par un scorpion. De plus, Les Français veillent de façon  extraordinaire à la propreté de leurs vêtements et de leurs habitations. Celles-ci sont  toutes agrémentées de nombreuses fenêtres disposées avec ingéniosité de façon a laisser pénétrer l'air et la lumière à l'intérieur. Les croisées sont toutes de verre de sorte que la lumière n'est pas cachée lorsqu'elles sont fermées. Chez le riche comme chez le pauvre les fenêtres sont assorties d'un rideau dont le fin tissu est semblable à celui des moustiquaires.

1)
 Il est évident qu'il ne s'agit pas de congés payés. ils seront instaurer un siècle plus tard.

2)
T
ahtaoui donne cette précision car en pays musulman traditionnaliste
la femme ne peut voyager qu'en    compagnie d'un membre de sa famille "mahrem"  
3)
 L'Imam ne manque pas une occasion de taxer ses compatriotes chrétiens de malpropreté.
Ce préjugé a survécu jusqu'à aujourd'hui.


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Mardi 14 octobre 2008 2 14 /10 /2008 01:41
Sous Charles-X et Louis-Philippe


L'urbanisme parisien (suite)  voir UN EGYPTIEN A PARIS (11)



Rifaat at-Tahtaoui poursuit sa description de l'habitat parisien et évoque qelques coutumes

"Les immeubles ont habituellement quatre et parfois sept étages superposés ainsi qu'un rez-de-chaussée et un sous-sol comprenant des emplacements pour y attacher les chevaux, pour la cuisine ou pour entreposer les provisions essentielles telles que le vin ou le bois de chauffage. Ici, comme au Caire, les immeubles comprennent un certain nombre de logements indépendants. Chaque étage comporte plusieurs logements dont chacun est constitué de pièces communiquant les unes avec les autres.

"Les immeubles sont traditionnellement divisés en trois classes: La première, c'est l'habitat du commun, la deuxième celui des gens de haute condition et la troisième celui du roi, des ses proches et des gens de l'administration royale et des membres du Conseil. Selon l'appellation, ces catégories vont de l'habitation au palais en passant par la demeure ou la résidence.

Du majordome au concierge

"D'un autre point de vue on distingue encore trois catégories, à savoir les maisons qui ont un majordome et qui disposent d'une grande porte permettant l'entrée et la sortie des voitures. La deuxième catégorie est celle des maisons avec vestibule ou galerie, qui ont un portier mais dont la porte ne permet pas le passage des voitures. La troisième catégorie est celle des maisons qui ne disposent pas de portier, n'ayant pas d'endroit pour le loger.

"Il entre dans les fonctions du portier d'attendre l'habitant jusqu'à minuit. Mais si une personne a l'intention de passer la soirée en ville au delà de minuit, elle doit en avertir le portier pour que celui-ci  l'attende et lui ouvre la porte, et cela suppose en échange  le don d'un "petit quelque chose".

"Contrairement au Caire, Paris ne compte pas de quartiers auxquels on accède par des portes que contrôlent des portiers.

"L'immobilier à Paris est très cher et les loyers des grands immeubles peuvent atteindre un million de francs soit environ trois millions de piastres égyptiennes.

Des meublés de luxe

"On peut à Paris louer des habitations meublées comportant un magnifique  mobilier et tous les appareils et ustensiles nécessaires pour la cuisine ainsi que  l'argenterie, la literie, le linge, les tissus d'ameublement, des sièges ordinaires mais aussi  des fauteuils tapissés de soie, des objets de bel aspect tels que des montres qu'ils appellent ici "pendule", des vases à fleurs  et des cafetières incrustées de dorures, des lustres aux multiples chandelles, des  armoires à livres (sic) munies d'une porte de verre permettant de voir tout ce qu'elle contiennent d'ouvrages finement reliés. Ici, tout un chacun, qu'il soit riche ou pauvre,  possède son armoire à livres puisque le peuple, dans l'ensemble,   sait lire et écrire.

"D'ordinaire, l'homme ne dort pas dans la même chambre que son épouse lorsque leur mariage est déjà ancien.

Le Roi à la campagne, le Peuple au Palais

"Entre autres coutumes auxquelles on n'a rien à redire, on note que les palais du Roi et de ses proches sont ouverts au public une fois l'an lorsque le souverain et les membres de sa famille quittent Paris pour un séjour de quelques  mois à la campagne. Les gens entrent alors dans les demeures royales pour contempler toutes les choses pour eux extraordinaires qui en constituent l'ameublement. Mais pour effectuer une telle visite il faut être muni d'un document cacheté mentionnant l'autorisation d'entrée pour une, deux ou plusieurs personnes. Beaucoup de gens obtiennent ce document et certains l'offrent à qui, parmi ses connaissances, le lui demanderait. Ainsi peut-on voir une foule énorme visiter les appartements privés du Roi et de ses proches.

"J'ai moi-même souvent visité ces appartements et parmi toutes les choses qu'il convient d'admirer j'ai vu de nombreux  portraits auxquels il ne manque que la parole et parmi eux beaucoup de représentations des rois de France et d'autres nations ainsi que des membres de la famille royale.

"Tous les meubles et objets que renferment les appartements privés du roi privilégient la beauté et la qualité de la facture au détriment de la valeur du matériau . Ainsi n'y trouve-t-on pas beaucoup d'incrustations de pierres précieuses,   fort nombreuses au contraire dans les maisons des grands émirs. Par principe, le Français préfère le bon goût au lustre et  à l'ostentation de la richesse."







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Dimanche 12 octobre 2008 7 12 /10 /2008 03:43
Sous Charles-X et Louis-Philippe

Urbanisme culture et habitat




Fervent éloge du Cheikh Rifaat at-Tahtaoui à Paris, vitrine de la civilisation

"Chacun sait que le niveau de civilisation atteint par toute communauté humaine est à la mesure  des connaissances qu'elle a acquises en s'éloignant de son état primitif  et de la  barbarie. A cet égard, la "terre des Francs" (l'Europe) a atteint des sommets dans les divers domaines de la connaissance et de la culture d'où elle tient la délicatesse et la beauté de sa civilisation.

"Or, la nation française  se distingue entre toutes les autres nations d'Europe par la profondeur de son  attachement aux arts et aux sciences;  aussi en impose-t-elle aux autres par sa culture et sa civilisation.

"Paris est la plus imposante des villes d'Europe par ses constructions et, si ses édifices sont bâtis avec des matériaux de médiocre qualité, ils sont d'excellente architecture. En fait l'appareil de construction se caractérise par une insuffisance de marbre. Les soubassements  des édifices de même que leurs murs extérieurs sont en pierre de taille et l'intérieur est en majorité constitué de boiseries d'excellente qualité. Les colonnes sont généralement de cuivre et plus rarement de marbre. Les sols sont dallés de pierre et par endroits de marbre noir. Quant aux rues, elles sont revêtues de pavés (dallage de pierres carrées). Les cours sont également dallées et le sol des couloirs ou corridors sont de bois, de marbre noir ou de dalles, la qualité du bois et de la pierre dépendant de la richesse de chacun.

                  

"Les murs et sols des pièces des maisons sont de bois vernis et les parois revêtues de papier décoré avec goût qui présente l'avantage de ne pas laisser de trace sur les mains au contraire des parois blanchies à la chaux. C'est en outre moins coûteux, plus beau et plus aisé à réaliser. Les chambres en particulier sont agrémentées de diverses sortes de pièces de mobilier dont on ne sait comment  les décrire  si ce n'est en disant que les Français s'emploient à décupler la clarté naturelle du lieu par la pose de rideaux de couleurs, avec une préférence pour le vert. Le sol des chambres  est  revêtu de bois ou de plaques de faïence rouge qu'ils frottent chaque jour avec une cire jaune spéciale, qu'ils appellent "cire à astiquer'. Ils louent à cet effet les services de personnes spécialisées dans ce travail.

"Au pied de leurs lits, revêtus de couvertures et de coussins, il posent des tapis splendides sur lesquels ils marchent en chaussons. Dans chaque chambre, il y a une cheminée ou repose une pendule(1) bordée de deux vases de simili-marbre blanc ou de cristal, ornés de  fleurs naturelles ou artificielles, le tout accompagné de part et d'autre de lampes qu'on ne remarque  que lorsqu'elles sont allumées.
 


Dans certaines chambres il y a un instrument de musique appelé piano, et dans les  pièces destinées au travail, on trouve une table sur laquelle sont disposés les divers matériels d'écriture et  , notamment, un coupe-papier d'ivoire ou de buis.


"Dans la plupart des chambres il y a beaucoup d'images représentant généralement des proches et dans les salles destinées au travail ont trouve des illustrations merveilleuses ainsi que d'étonnantes pièces d'antiquités et il m'est arrivé de voir sur des tables de travail des journaux de tous genres. Chez des gens de haute condition, j'ai vu de grands candélabres éclairant à la cire d'abeille, de même que, les jours de réception, des tables chargées de toutes sortes de livres récents ou de récits d'événements placés là à la disposition de tout invité qui souhaiterait y laisser vaguer son regard en les feuilletant ou distraire son esprit par leur lecture.

"Tout cela démontre l'importance qu'accordent les Français à la lecture. Celle-ci  est en quelque sorte leur compagne.

"Toutes ces merveilles sont sublimées par l'apparition de la maîtresse de maison. Celle-ci accueille les  hôtes avec naturel et sont époux les complimente dans le respect des convenances. Oh combien ces lieux de courtoisie sont éloignés de ceux  où nous accueillons  l'homme en lui tendant un chibouk (2) à fumer de la main d'un domestique le plus souvent noir de peau".

(1) Il écrit "montre-boite" ( sa'a bashtakhte orig. Turque)
(2) Pipe turque à long tuyau


Théophile Gauthier égyptomane fumant le ckibouk
Par Yaqzan - Publié dans : Egypte - Communauté : Egypte
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Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /2008 22:24

Sous Charles-X et Louis-Philippe   ( lien) UN EGYPTIEN A PARIS


Découverte de la "Monarchie de Juillet"                       
                                                                                                                    Louis-Phillipe

Après avoir observé avec curiosité et souvent avec un étonnement d'enfant les choses de la vie quotidienne des Français, le Cheikh Tahtaoui jette son regard d'une acuité inouïe sur les Institutions de la France.

Il découvre la France d'après les émeutes parisiennes de Juillet 1830, dites  des "Trois Glorieuses", qui  renversèrent Charles-X et portèrent Louis-Philippe de Bourbon au pouvoir. Un Louis-Philippe tenant sa légitimité du Peuple,  qui  rétablit le drapeau tricolore à la place du drapeau blanc de la Restauration. Fort populaire dans les premières années de son règne, il fut appelé "Roi Citoyen" par le Peuple et détesté des autres monarques d'Europe .

Une étude au scalpel

Rifaat at-Tahtaoui, qui situe son récit en 1831 nous décrit donc les institutions monarchiques de Louis-Philippe un an après l'accession de celui-ci au pouvoir. Il le fait avec une minutie et une précision de chirurgien, nous décrivant la composition, le mode de formation, les attributions, le fonctionnement des divers organes du pouvoir: Le cabinet royal, siège du pouvoir, situé au palais des Tuileries,  la Chambre des Pairs (mode héréditaire), au Palais du Luxembourg, la Chambre des Représentants du Peuple (mode électoral), au Palais Bourbon, les ministères et plus particulièrement le fonctionnement de la Justice. Et enfin, le pilier central, à savoir la Charte Constitutionnelle (شرطة ), garante du fonctionnement de l'ensemble.

           

         Palais des Tuileries                                    Palais du Luxembourg                             Palais Bourbon             

N'oublions pas que Tahtaoui écrit pour l'édification de ses concitoyens égyptiens et en premier lieu de son souverain le vice-roi Mehemet Ali . Aussi, en ce qui nous concerne, nous ne nous attarderons pas sur cette longue et austère description, nous attachant plutôt aux impressions de l'auteur et à son jugement à propos de ces institutions.

 Un modèle exemplaire

Dès le début de son exposé, l'Imam manifeste son admiration devant les institutions françaises: "Nous allons, dit-il, vous faire découvrir les règles du pouvoir en France et leur organisation pour qu'elles servent d'enseignement à qui les prendra en considération" (لتكون عبرة لمن يعتبر ).

Parlant de la Charte Constitutionnelle Tahtaoui tient un propos qui prend une valeur exemplaire aujourd'hui au regard de l'intolérance de l'intégrisme islamique. "Si, écrit-il,  la plus grande partie du contenu de cette charte ne se trouve ni dans le Livre de Dieu -Qu'il soit exalté- ni dans les Traditions du Prophète -Que Dieu lui accorde sa  Bénédiction et le Salut- , voyez comment leur raison (parlant des Français) les a conduits à comprendre que la justice et l'équité sont la clé de la prospérité des Royaumes et du bien-être des hommes, et comment les gouvernants et leurs sujets ont été ainsi conduits à faire prospérer leur pays, accroître leurs connaissances, accumuler les richesses et parvenir à la sérénité. Aussi  n'entendons-nous jamais ici personne se plaindre d'injustice". (1)

Entre autres dispositions  constitutionnelles, le Cheikh Tahtaoui relève l'égalité de tous devant la loi , du plus grand, y compris le Roi, jusqu'au plus humble, la liberté d'expression et de publication (2) dans les limites du respect de la loi, la liberté de culte même si le catholicisme, apostolique et romain est reconnu religion d'état, l'égalité devant l'impôt chacun selon ses revenus, le droit d'accéder à tout fonction chacun selon ses capacités (ce qui incite à l'étude, note-t-il), le droit de propriété inviolable et la soumission de l'expropriation pour utilité publique à juste compensation. Enfin, la non-rétroactivité des lois.


Concernant la liberté d'expression le Cheikh relève qu'elle inclut  les domaines politique ou religieux dans les limites du respect des lois.

il note qu'aucune arrestation ne peut être opérée hors des dispositions légales.

A propos de l'impôt, Tahtaoui déclare qu'il n'a jamais entendu quiconque s'en plaindre.

Il note que toute réalisation ou action très importante peut être publiée dans les journaux, de même que les méfaits, et ce afin d'édifier la population.

La Conscription

L'Imam, dont la curiosité n'a d'égale que la précision, nous explique par le menu  les modalités du service militaire obligatoire:



Chaque année, on réunit les jeunes ayant atteint 21 ans pour tirer au sort ceux d'entre eux qui devront effectuer le service militaire, lequel est d'une durée de huit ans. Dès l'âge de 18 ans, les jeunes peuvent s'engager volontairement s'il jouissent de leurs droits civiques.

Sont exemptés du service militaire:

1°) Tout individu mesurant moins d'un mètre soixante-quinze, c'est à dire quatre           pieds et dix pouces .

2°) Tout individu atteint d'infirmité.

3°) L'aîné d'enfants orphelins de père et mère.

4°) L'aîné ou le fils unique ou le fils du fils aîné ou le fils unique dont la mère ou la grand-mère est veuve ou dont le père est aveugle ou âgé d'au moins 70 ans.

5°) le plus jeune de deux frères si l'un et l'autre ont été tirés au sort en même temps.

6°) l'individu dont un frère est encore sous les drapeaux ou est mort  en service ou blessé à la guerre. S'il le désire, un autre homme peut prendre sa place moyennant caution.

(1)  La situation décrite par Tahtaoui est celle des premières années du règne de  Louis-Philippe. Celui-ci, ouvert aux idées progressistes dote la France d'un régime vraiment parlementaire à quoi viennent s'ajouter les progrès de la Révolution industrielle. Mais sous la pression des forces conservatrices animées notamment par François Guizot, la situation sociale se dégrade et les disparités augmentent auxquelles s'ajoute une grave crise économique. C'est alors une nouvelle révolution, le renversement de Louis-Philippe et  l'avènement de la 2-ème République.
(2)
Dans les premières années du règne de Louis-Philippe, la Presse a joui d'une grande liberté. Les idées politiques s'y afffrontaient librement à travers le "journal des Débats" (orléaniste),  "La Gazette de France" et "La Quotidienne" (légitimistes pro-Boubons), "Le National" et "la Tribune" (Républicains).

Note: La "monarchie de Juillet", du moins dans son esprit initial, m'invite à vous reporter à l'un de mes précédents articles
 (lien) Une Monarchie Parlementaire élective! Pourquoi pas?








Par Yaqzan - Publié dans : Egypte - Communauté : Egypte
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Dimanche 5 octobre 2008 7 05 /10 /2008 17:28

Sous Charles-X et Louis-Philippe
   (lien UN EGYPTIEN A PARIS )                           


Rencontre...                                                                
        avec le plus grand orientaliste du siècle


  
          Silvestre de Sacy

L'Imam Rifaat at-Tahtaoui fait la rencontre à Paris d'Antoine Silvestre de Sacy (1758-1838), le linguiste et orientaliste le plus célèbre de son temps. Quasi autodidacte, celui-ci savait l'Hébreu, le Syriaque, le Chaldéen, l'Arabe, le Persan, le Turc et plusieurs langues européennes. Silvestre de Sacy fut le premier administrateur de l'Ecole des Langues Orientales, de nos jours communément appelée "Langues-O", sise au 1 rue de Lille dans le VII-ème arrondissement de Paris. La statue du Maître orne jusqu'à aujourd'hui la cour intérieure de l'établissement, qui, à l'origine et jusque dans la première moitié du XX-ème siècle, était destinée à la formation des "Secrétaires d'Orient", attachés d'ambassade au Levant. L'Ecole s'appelle aujourd'hui Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO), partagé entre diverses universités. On y enseigne les langues d'une centaine de pays.


Statue de Sylestre de Sacy dans la cour de l'École des
Langues Orientales, 2 rue de Lillle à Paris (Ph.Yaqzan)


Voici le récit que Tahtaoui fait de cette rencontre mémorable: 

"Penser comme certains qu'un étranger puisse savoir l'Arabe sans le prononcer correctement n'a aucun fondement. J'en apporte pour preuve l'entretien que j'ai eu à Paris avec l'un des plus éminents savants français, célèbre dans toute la 'terre des Francs' (1) pour sa connaissance des langues de l'Orient et en particulier l'Arabe et le Persan. Il s'appelle Silvestre de Sacy. Il figure parmi les grands personnages de Paris et est membre de toutes les institutions savantes de France (2). Ses traductions ont été largement diffusées et sa notoriété s'est affirmée avec son commentaire  des "séances" (maqamat) de Hariri (3).

"Il apprit l'Arabe, dit-on, grâce à ses facultés de compréhension, son intelligence et l'étendue de ses connaissances sans avoir eu recours à un maître si ce n'est au tout début de son entreprise.

"Toutefois, lorsqu'il lit l'Arabe, il le prononce comme un "étranger" عجمي (non-arabe). Il ne peut parler qu'avec un livre devant les yeux et Il lui est impossible de prononcer correctement certaines consonnes, ce qui produit un effet d'élocution fort étrange (4). Et pourtant, lorsqu'il commente en Arabe les "Séances" de Hariri, il fait preuve d'une parfaite rhétorique..."

"Il est également capable de faire un exposé clair des religions chrétienne et musulmane sans trahir ni l'une ni l'autre".

(1) C'est à dire l'Europe. En Orient le mot "Franc" إفرنج désigne les européens en général: Une réminiscence des Croisades dont le souvenir historique est resté vivace jusqu'à nos jours. Les extrémistes islamistes d'aujourd'hui unissent "Juifs  et croisés" dans leurs invectives.

(2) Silvestre de Sacy fut administrateur du Collège de France, notamment.

(3) les "Maqamat"و dont celles de Hariri (entre XII-ème et XII-ème siècles) , représentent un genre littéraire célèbre (jusqu'en Occident) dans l'histoire de la littérature arabe pour son style (prose rimée) , sa qualité rhétorique et son esquisse d'un art dramatique jusqu'alors inconnu.

(4) Certaines consonnes arabes représentent un obstacle insurmontable pour certains locuteurs non-arabes y compris parmi d'excellents arabisants . Or la confusion entre deux consonnes peu créer des malentendus fâcheux. Ainsi "qalb" signifie coeur et "kalb" chien. Une anecdote célèbre et très ancienne illustre bien le problème: "Un jour le Calife dit à l'un de ses préfets 'rends-toi dans telle province et recenses ses habitants'. Le préfet,  d'origine étrangère confondant deux consonnes comprit qu'il lui était demandé de "castrer" les habitants". Il avait entendu Kh au lieu de H, seule différence entre les deux mots. إحصيهم وإخصيهم


 



Par Yaqzan - Publié dans : Egypte - Communauté : Egypte
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Vendredi 26 septembre 2008 5 26 /09 /2008 03:56

Sous Charles-X et Louis-Philippe   (lien) UN EGYPTIEN A PARIS et suivants

Des Parisiens et des Français en général

du bon et du moins bon

Le Cheikh Rifaat at-Tahatoui poursuit l'exposé des ses observations sur les traits de caractère et les pratiques des Parisiens et des Français en général:

Quelque peu avare mais dépensier

"Il n'y a d'égalité entre eux que dans les choses ordinaires de la vie, comme l'expression et l'action mais il n'y en a pas en matière de richesse. Le parisien prête volontiers mais ne donne pas à moins que le don ne soit assorti d'une contrepartie. En quelque sorte, il est plus proche de l'avarice que de la générosité, cette  qualité que l'on trouve, comme l'hospitalité, chez les arabes.

"Le Parisien est d'une manière générale fidèle à ses engagements et, riche ou pauvre, il est scrupuleux et infatigable dans son travail. Il aime à se faire passer pour plus qu'il n'est. Il a le goût de la notoriété mais non de l'arrogance ou de l'animosité. Il dit volontiers de lui-même qu'il peut être doux comme un agneau ou, en colère, plus féroce qu'un tigre sans crainte de la mort. A ce propos il est fréquent d'entendre qu'untel  s'est donné  la mort, poussé  par le dépit amoureux ou la misère"

"... Il est dans sa nature de dépenser sa fortune au gré de ses fantaisies, dans la satisfaction de ses passions diaboliques, le plaisir et le jeu, pour lesquels Il dépense sans compter.

Une faiblesse envers les femmes que le Cheikh ne partage pas

" il est esclave du bon plaisir des femmes, qu'elles portent  ou non un enfant. Comme certains le disent; la femme
, en Orient, fait partie du mobilier domestique, chez les "Francs" c'est une enfant gâtée.



"Le parisien n'entretient jamais de mauvais soupçons sur son épouse  en dépit des nombreuses incartades dont les femmes sont coutumières. Mais quand bien même serait-il un notable, s'il est établi que sa femme se livre à  la luxure, il cesse tout rapport avec elle et la quitte pour toujours. Mais les autres n'en tirent pas leçon alors qu'il convient de se méfier des femmes.

"Un  poète a dit:

"Des femmes il faut te méfier
"Si tu es un homme censé
"Car il n'est 
plus mortel  danger
"Que  d'avoir la faiblesse de s'y fier" *


 
Pas de penchant pour les jeunes garçons

"Parmi les traits louables du parisien il en est un qu'il partage avec les arabes; c'est l'absence de penchant pour les garçons avec lesquels, par nature,  il ne lui viendrait pas à l'esprit l'idée de marivauder. C'est là une chose qu'il écarte totalement comme étrangère à sa nature et à ses moeurs. Dans son langage comme dans ses poèmes il refuse de parler d'échanges amoureux entre personnes du même sexe. A cet égard, Il serait malséant en Français de dire "j'ai aimé un garçon". Aussi lorsqu'il doit traduire un de nos poèmes (arabes), il retourne l'expression et écrit "j'ai aimé une jeune fille".(1)

"Le français voit dans ces amours une corruption des moeurs et en cela il a raison. Pour lui l'attirance mutuelle entre sexes différents est le propre de la nature humaine comme il en est de l'attraction entre l'aimant et le fer. Le contraire est pour lui la pire des monstruosités dont il ne parle que rarement dans ses écrits et encore avec autant de discrétion que possible."

Les femmes, encore les femmes



"Toutefois, s'il est une chose détestable chez les français, c'est bien le manque de chasteté de nombre de leur femmes et la complaisance des maris. Ainsi comme le disait un des ces français coutumiers du libertinage: 'Si une femme  refuse de céder à tes désirs, n'y vois pas la marque de sa chasteté mais plutôt l'indice de ses multiples expériences".

"un sage n'a-t-il pas dit un jour: La femme est un  piège de Satan".
**

* لا يكن ظنّك إلا سيئا  بالنسأ إن كنت منآهل الفطن
ما رمى الإنسان في مهلكة قط إلّا ظنّه الظنٌ الحسن 
**
النساء حبائل الشيطان


(1 Dans la poésie arabe chantant "l'amour courtois", l'aimée  est   toujours  nommée au masculin. par exemple "Habibi" au lieu de "Habibati" (mon aimé au lieu de mon aimée On retrouve cette tradition poétique dans les chansons des troubadours occitans du Moyen-âge vraisemblablement sous l'influence Hispano-arabe.

- llustrations   Octave Uzanne (1851-1931)

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